J-P était laid.
Il avait une sale gueule, et il buvait, et il foutait la merde dans les cafés. Il n'était pas grand, je ne crois pas qu'il ait eu un métier, il avait une peau merdique, il n'était pas soigné non plus. Il ne devait pas être vraiment bête, mais il était assez con.
J-P savait parler aux femmes. J'ai dû l'écouter une fois. Il avait déjà été marié, j'ai rencontré sa fille à l'époque. Puis il a épousé S. Je pense qu'elle n'avait pas vingt ans. A vrai dire, ça m'était égal. Elle n'avait pas trop l'air de vouloir qu'on se connaisse non plus, on se disait peut-être bonjour.
S était une petite nana plutôt grande, vraiment mignonne, un visage de petit garçon curieux et timide mais pas gêné, sans doute une petite bourgeoise rebelle perdue.
Ce jour là, je me remettais en douceur d'une nuit lourde de conséquences - croyez-moi, vous n'avez pas le choix -, à "L'I".
Et puis S était là, plutôt détendue, à discuter avec l'un ou l'autre.
Et puis, Dieu sait comment nous nous sommes retrouvées à faire la fête. Elle s'était cassée en plantant là son bébé A et son J-P. Elle ne supportait plus d'être mise en quarantaine par un mari jaloux, qui l'abandonnait si souvent dans leur trou perdu pour aller se perdre comme on sait.
On a trinqué à la santé de tous les ploucs qu'on avait pu connaître. On a mangé chez cette nana ex-mannequin-des-70's -qui-n'accepte -pas-de -s'avouer-vaincue-par-le-temps, avec un de ses ex sur le retour, et c'était mondain cheap et c'était quand même bien parce que ça changeait de d'habitude et qu'ils étaient à moitié sympas et à moitié vraiment comiques. J'avais jamais vu de pierrade et je savais pas décortiquer les scampi alors la mannequin était quand même jalouse parce que son ami avait décidé de m'aider.
S portait une robe à moi. Une robe vert bouteille en tricot, courte, avec ses bottes en cuir.
C'est le genre de personne qui me manque. On s'est tout raconté durant les quelques jours qu'elle a passés chez moi. On aurait vraiment pu être des amies comme ça me manque depuis M-P. On a bu des Pastis-Café, on a oublié que les gens n'étaient pas si bien, on a essayé de lui trouver des raisons de retourner chez elle et elle est rentrée.
Je me souviens trop mal de ces quelques jours pour raconter les détails de notre rencontre avec cette nana qui se prostituait dans les cafés minables, ou de tout ce qu'on a pu glander, mais le souvenir de ces moments-là est tellement intense, parce que S avait besoin de moi, et que je n'ai pas été assez. Parce qu'elle était quelqu'un de bien et que nos excès m'ont empêchée de voir qu'elle souffrait tant.
Je crois pouvoir dire que quand elle est rentrée, J-P était si heureux de lui annoncer les premiers pas d'A, c'était un peu la crise mais je croyais que ça irait.
J'ai encore des boucles d'oreilles qu'elle avait oubliées.
-"Tu sais S? Elle a disparu. Elle s'est encore cassée, on n'a pas de trace."
C'était pas tellement longtemps après qu'elle soit rentrée.
J'ai croisé J-P une fois, avec un grand petit A sur son vélo, avec – putain -tellement le visage de S.
Et puis encore plus tard, on a retrouvé les restes de deux corps dans une voiture, au fond de l'Escaut, mais on n'est jamais tout à fait sûr...
J-P s'est suicidé devant A alors qu'il avait douze ans, en l'accusant.
Je n'ai pas eu de nouvelles depuis.